Rencontre avec le duo WAVNA

wavna itwWAVNA est un duo de musique expérimentale électroacoustique originaire du Beaujolais. Non, ne fuyez pas ! Outre que Richeart Lacroix et Patrick Terracol-Champin sont deux joyeux drilles tout ce qu’il y a d’abordables, leur musique est plus qu’audible : elle est évocatrice de multiples sensations et émotions, et est surtout très inspirée ! Formé en 2009, WAVNA a déjà à son actif une quinzaine d’albums inédits, dont 13 ont fait l’objet d’un coffret-compilation en 2013. Rencontre avec deux personnalités étonnantes et détonnantes.

Qui êtes vous, Richeart et Patrick ?
Richeart : Je suis un passionné de création sonore et de composition (au sens improvisation du terme). Depuis l’enfance, j’ai toujours été sensible à mon environnement sonore et visuel. Je me suis d’abord tourné vers le dessin parce que cela ne nécessitait pas de matériel et que cela me permettait d’exprimer facilement mon imaginaire… La musique, j’en écoutais beaucoup, mais je ne pouvais, faute de moyens, m’imaginer en faire un jour. Je nourrissais donc mon oreille musicale au hasard des ondes radio… Et quand quelque chose me plaisait, je l’enregistrais. Cela donnait un genre de mosaïques musicales allant de l’expérimental à la variété, avec aussi des extraits d’émissions, de films, etc… J’ai gardé une bonne vingtaine de cassettes, qu’on réécoute à l’occasion, avec Patrick.
J’étais aussi très sensible aux bruits en général, et en particulier aux sons des machines-outils de mon père qui faisait de la mécanique générale. Je trouvais les bruits d’usinage des différentes pièces mécaniques très expressifs. Et je me disais déjà qu’en enregistrant ces sons, je pourrais en faire quelque chose…
Dès que j’ai pu gagner de l’argent j’ai commencé à acheter des instruments, des synthétiseurs analogiques, des échantillonneurs… J’ai enregistré des tas de cassettes, pour satisfaire mes envies sonores accumulées depuis des années ! Je me suis équipé, voire parfois suréquipé, tant ces instruments me passionnent ! Surtout, ils permettent de manière intuitive d’être son propre luthier. C’est à force d’utiliser, et de tester ces différents instruments, que j’ai appris à sculpter et programmer des sons.
Patrick : Moi aussi je me destinais plutôt au dessin. Vers l’âge de 9 ou 10 ans, je voulais être designer automobile… particulièrement chez « Citroën »! Je dessinais beaucoup, je ne m’ennuyais jamais ! Je voulais aussi faire de la musique et apprendre la trompette ! Mais mes parents ne l’ont jamais permis. J’étais dans un milieu où la musique était considérée comme futile, inutile…
Ensuite, j’ai fait l’Ecole des Arts Appliqués de Lyon, j’ai travaillé un temps dans la conception graphique, en faisant de la création de logos, d’affiches, etc… Mais je gardais toujours en filigrane cette envie de faire de la musique. J’en ai toujours beaucoup écouté, notamment de la musique de film, comme celles d’Ennio Morricone, d’Henry Mancini (La Panthère rose), et toutes les bandes originales des films de Jacques Tati. Puis de la musique symphonique, Erik Satie, et Igor Stravinsky notamment, du rock un peu expérimental comme le Velvet Underground… Mais faire de la musique pour qui, pour quoi, avec qui et avec quoi ?
En février 2009, j’ai rencontré Richeart, par l’intermédiaire d’une amie. Là, j’ai enfin vu l’opportunité de me lancer ! Il essayait lui aussi de faire de la musique sans trop la connaitre, il avait envie, tout comme moi, de faire de l’expérimental ! J’ai tout de suite été bluffé par le son, la matière première qu’il créait. Sa musique était, pour moi, comme de la pâte à modeler sonore. Il y avait une matière à travailler car tout était très morcelé, un peu comme des croquis. Donc, je lui ai proposé d’essayer d’en faire quelque chose de plus abouti, en duo.

Le Pianovible, emblème et symbole de WAVNA

Comment se sont passé vos débuts?

Patrick : On est très vite arrivés à un résultat intéressant. En un mois, on avait déjà monté 4 ou 5 morceaux, à partir de la base « musicosonore » créée par Richeart ! On trouvait les titres, les choses se mettaient en place naturellement. Puis Richeart a voulu qu’on se lance dans des créations totalement nouvelles

Richeart : Oui, parce qu’il y avait tous ces claviers qui ne demandaient qu’à être utilisés !

Patrick : On a commencé à jouer énormément, à s’enregistrer… Et c’est comme ça qu’on a fini par mettre en place notre technique d’improvisation. C’est comme ça aussi qu’est née l’idée du « Pianovible ». C’est un meuble insolite, une structure en bois aux éléments amovibles adaptés sur mesure aux instruments utilisés pour improviser. Il est devenu notre emblème, notre symbole… Après deux ans d’existence, il nous a fallu faire le tri dans les machines, trouver celles qui nous convenaient le mieux. Maintenant, le matériel qu’on utilise est complètement adapté à nos besoins et exigences. Ce qui n’était pas toujours le cas avant ! Notre concept venait de se révéler, il avait une logique, une cohérence visuelle et sonore. Cette approche singulière de la musique se ressent bien à travers notre univers. Et cela c’est fait tout seul, naturellement, avec juste l’envie comme moteur. On y croit, et on est hyper motivés. On ne cherche pas à faire croire qu’on joue bien du clavier, et on espère que le public comprend que ce n’est pas ce que l’on recherche.

Concrètement, comment fonctionnez vous ?
Richeart : Par séances d’improvisations (2 h 30 en moyenne avec tâtonnements obligés) à partir de sons synthétisés et échantillonnés. On s’entraîne l’un l’autre. Ensuite, le tri se fait entre les passages inspirés et ceux qui le sont moins. Nous gardons le temps d’un album. Il faut que les parties choisies nous plaisent à tous les deux, d’où parfois un peu de frustration. Mais c’est aussi ce qui fait notre force.
Patrick : Dans notre duo, je me suis toujours considéré comme le copilote de Richeart. C’est vraiment lui qui maîtrise le côté technique des instruments. Quand on travaille, on se complète parfaitement. On se comprend sans se parler. Je pense à quelque chose et il le fait ! Et si certains jours, l’inspiration me manque lors de la finalisation des morceaux, Richeart bouillonne souvent d’idées, et inversement. On bosse beaucoup, on se parle aussi beaucoup, on intellectualise, on essaie de mettre des mots sur notre production. Cette musique là nous impose d’être authentiques, sans fioritures. Nous nous apprenons beaucoup, à commencer par savoir s’écouter mutuellement quand on improvise.

Que signifie Wavna ?
Patrick : Trouver le nom d’un groupe, ça c’est une aventure ! Au départ, on devait s’appeler « DS24 », ou « Heartwaves », mais ça faisait trop anglais et ça ressemblait à plein de choses existantes, ou encore « Blériot 11″… Mais aucun de ces noms ne correspondaient à notre concept. Un jour, Richeart parlait d’ondes et je me suis dit que ce serait bien que notre nom puisse être illustré par une onde. Je me suis amusé à dessiner des ondes. Avec des « A » et des « V » à l’envers on peut faire un « N »… En essayant de les combiner, j’ai finit par trouver « WAVNA », qui était graphiquement intéressant, court, original, et dans une langue non identifiable. J’ai envoyé mon dessin à Richeart qui y a lu « wav » (format de fichier audio) plus les initiales de « Numérique » et « Analogique ». Comme toujours, on s’est complétés : j’ai trouvé la forme, il a trouvé le fond !

Et maintenant ?
Richeart : Pour l’instant, nous sommes en train de finaliser les enregistrements de nos improvisations afin de les déposer en tant qu’albums à la SACEM, dont nous sommes membres depuis 2012.
Patrick : Notre principale envie maintenant c’est faire de la musique de film car il nous semble que notre musique est plus forte avec un support visuel. La musique des films de Giallo des 70’s, d’Ennio Morricone, de Lalo Schifrin, ainsi que celle de François de Roubaix, qui a composé notamment les musiques du Vieux fusil et de Chapi Chapo, sont parmi nos influences… On aimerait aussi improviser sur le thème de la série Le Prisonnier, de Patrick Mc Goohan! Dernièrement on a improvisé sur le thème du film Amer (réalisé en 2010 par les franco-belges Hélène Cattet et Bruno Forzani), qui est un hommage au Giallo. Pourquoi Amer ? Car il n’utilise que des musiques connues des années 1970 et il nous semblait intéressant d’essayer de lui imaginer un univers musical original. Notre but aussi, avec Richeart, c’est de rendre la musique expérimentale accessible, de démontrer qu’elle peut être autre chose que de la musique purement bruitiste, ou consistant uniquement à « tourner des boutons ». On veut prendre notre temps. Bien sûr, il serait idéal d’avoir un label, et que l’on se fasse connaitre des réalisateurs..

Interview et Photo : Emmanuelle Blanchet pour CINEARTSCENE